Il y a deux ans, parler d’intelligence artificielle au Burkina Faso revenait surtout à commenter ce qui se passait ailleurs. Aujourd’hui, le pays a une feuille de route, un centre de recherche qui publie dans des conférences internationales, et une Semaine du numérique entièrement bâtie autour du sujet. La trajectoire reste fragile, mais elle est réelle. Voici où en sont les choses.
Une stratégie nationale qui sort enfin du papier
Le 17 juin 2026, le Secrétariat permanent de l’innovation et de la veille sur les technologies émergentes du numérique (SP-IVTEN) a réuni à Ouagadougou un atelier national pour valider la feuille de route nationale sur l’IA 2026-2030. Jonas Michel Somé, secrétaire général du ministère de la Transition digitale, a présidé l’ouverture. Le document cale ses priorités sur le Plan national de Relance et fixe six chantiers : gouvernance institutionnelle de l’IA, infrastructures et services numériques, production et sécurisation des données, compétences nationales, recherche et entrepreneuriat, usage éthique et inclusif. Son élaboration a mobilisé administrations, secteur privé, universités, centres de recherche, société civile, diaspora et partenaires financiers. En amont, le SP-IVTEN avait ouvert dès octobre 2025 un appel à contributeurs pour éviter que le texte ne finisse en rapport de plus.
Le plus parlant, c’est la liste des solutions que le pays compte construire. Le Dr Yaya Traoré, qui dirige le SP-IVTEN, parle d’une « IA à la burkinabè », c’est-à-dire des outils calés sur les défis du Plan de Relance plutôt que des copies importées. En santé, l’idée est d’épauler les médecins dans leur pratique et de poser des diagnostics à distance, utile dans un pays où les spécialistes manquent hors des grandes villes. En agriculture, des chatbots guideront les producteurs sur les prévisions météo. Pour l’école, des tutoriels s’appuieront sur des modèles adaptés au contexte local. Côté eau et énergie, les citoyens pourront signaler une fuite à l’ONEA ou alerter la SONABEL via des services conversationnels. Rien de tout cela n’est encore déployé, mais la feuille de route nomme enfin des cas d’usage précis au lieu de slogans.
Le point de départ reste modeste, et les autorités ne le cachent pas. Le pays affiche un score de 29,8 sur 100 en préparation à l’IA, sous la moyenne de l’Afrique subsaharienne (32,7). C’est ce retard qui explique l’urgence affichée. Un plan d’action 2026-2028, discuté dès août 2025, en décline le volet opérationnel.
Le 28 octobre 2025, le gouvernement a lancé à l’université Joseph Ki-Zerbo une campagne nationale d’information et de formation sur l’IA. Le secrétaire général du gouvernement, Ousmane Ouattara, y a présenté LegiChat, une plateforme qui facilite l’accès aux textes législatifs et réglementaires du pays. Le ministère a aussi signé une convention avec la Radiotélévision du Burkina pour intégrer l’IA dans la production de contenus, notamment la traduction automatique mooré-français.
La Semaine du numérique 2025 : l’IA en vedette
La 20e Semaine du numérique s’est tenue du 18 au 21 novembre 2025 au parc d’exposition du SIAO, sous le thème « L’intelligence artificielle au cœur de la transformation digitale ». Le président Ibrahim Traoré a patronné l’événement. Le Ghana était invité d’honneur, le Mali et le Niger invités spéciaux, dans la logique de mutualisation portée par l’Alliance des États du Sahel.
L’édition a misé sur l’immersion. Un parcours scénarisé baptisé « Voyage vers le futur » projetait les visiteurs dans un Burkina Faso de 2035 où l’IA irrigue l’administration, la santé, l’agriculture et la sécurité, casques de réalité virtuelle et simulateurs de services publics à l’appui. À côté, un espace « Robots IA », des ateliers RoboKids pour les plus jeunes, une conférence scientifique dédiée, et le village des startups. Dans son discours de clôture, la ministre de la Transition digitale, Aminata Zerbo/Sabané, a résumé la doctrine officielle : construire des outils adaptés aux besoins et aux valeurs du pays, pour une « IA au visage humain ». Le président a annoncé deux chantiers concrets : l’acquisition de datacenters nationaux pour héberger les données produites sur le territoire, et la construction d’une académie polytechnique dédiée aux métiers du numérique.
Côté ambition régionale, Alassane Kanfando, de Télécel Faso, a estimé pendant un panel que le Burkina avait les moyens de devenir un pôle IA, à condition que la volonté politique suive. Le pays part de loin, mais l’écosystème commence à exister.
CITADEL, le moteur de la recherche
Si une structure incarne le sérieux de la démarche, c’est CITADEL, le Centre d’excellence interdisciplinaire en intelligence artificielle pour le développement, rattaché à l’Université virtuelle. Lancé en 2021, il a formé plus de cent ingénieurs et chercheurs et porte le premier master homologué en IA du pays.
Ce qui distingue CITADEL, c’est qu’il livre des choses utilisables. Son équipe a construit un chatbot juridique pour rendre le droit accessible, un traducteur français-mooré vocal et textuel, un système de détection d’accidents en temps réel, un détecteur de plagiat et un générateur de contes traditionnels burkinabès. Pour entraîner ses modèles de langue, le centre a constitué un corpus de 83 000 paires de phrases français-mooré, un travail de fourmi quand on sait que le mooré, langue maternelle de plus de la moitié des Burkinabè, est quasi absent des grands systèmes d’IA mondiaux, un manque que nous décrivons plus largement dans notre article sur les langues africaines et l’IA. En 2026, CITADEL a fait accepter deux contributions sur le mooré au workshop international LoResLM, l’une sur la traduction vocale, l’autre sur le texte. Sa troisième école d’été s’est tenue en juin 2026, avec un hackathon remporté par une solution nommée « Rẹ̃esa ».
À côté de la recherche académique, des initiatives privées poussent dans la même direction. La plateforme BurkimbIA propose en accès libre de la traduction contextuelle entre français, mooré et dioula, de la transcription audio et de la synthèse vocale pour les langues locales.
Les incubateurs : des hubs anciens, une greffe IA récente
L’écosystème d’accompagnement existait bien avant la vague IA, et il sert aujourd’hui de socle. OuagaLab, premier fablab du pays né en 2012 autour de Gildas Guiella et hébergé par l’association Yam Pukri, a formé une génération de makers sur l’électronique, l’impression 3D et la cartographie libre. La Fabrique, fondée en 2014 dans le quartier Dassasgho, accompagne des entrepreneurs sociaux et a aidé à lancer des marques devenues emblématiques comme FasoPro. Beoogo Lab, créé en 2013 par Mahamadi Rouamba, et InViis Lab complètent le tableau.
Une nuance honnête s’impose ici. Ces structures ne sont pas des incubateurs « IA » au sens strict. Elles forment, prototypent et mettent en réseau, et c’est par elles que passeront beaucoup de porteurs de projets qui voudront greffer de l’IA sur une idée. La spécialisation viendra sans doute, portée par la demande et par les compétences que CITADEL met sur le marché. Pour l’instant, l’IA reste surtout l’affaire de la recherche publique et de quelques pionniers.
Ce que ça change pour un micro-entrepreneur
Le marché africain de l’IA devrait passer de 4,51 milliards de dollars en 2025 à 16,53 milliards en 2030, selon Mastercard. Le Burkina ne captera qu’une fraction de ce flux, mais la dynamique locale ouvre des portes très concrètes pour qui entreprend ici. Des outils en mooré et en dioula commencent à exister, ce qui compte quand vos clients ne lisent pas tous le français couramment. Les services publics se dématérialisent, ce qui allège des démarches qui prenaient des journées. Et la formation se structure : on trouvera de plus en plus de profils capables de bâtir des solutions adaptées au terrain plutôt que des copies d’outils pensés ailleurs.
Les obstacles restent lourds : électricité intermittente, connectivité inégale, financement rare. Personne au sommet de l’État ne prétend le contraire. Mais entre la feuille de route, le travail de CITADEL et une Semaine du numérique qui a rempli le SIAO, 2026 ressemble moins à une année de promesses qu’à une année de premiers résultats. Pour situer ces avancées dans le paysage continental, voir notre guide sur l’intelligence artificielle en Afrique et notre panorama des stratégies nationales d’IA en Afrique.
Sources principales
- Agence Ecofin, Burkina Faso : mise en œuvre d’un plan d’action national sur l’IA (2026-2028), août 2025
- leFaso.net, conférence inaugurale IA à l’université Joseph Ki-Zerbo, octobre 2025
- leFaso.net (Armelle Ouédraogo), atelier national de validation de la feuille de route IA 2026-2030 par le SP-IVTEN, 17 juin 2026
- afriqueitnews.com / actusdubenin.com, étapes antérieures de validation de la feuille de route nationale IA 2026-2030
- We Are Tech Africa, partenariat ministère / RTB et campagne nationale de sensibilisation, octobre 2025
- Burkina24, Sidwaya, Digital Business Africa, libreinfo.net, Le360 Afrique, allAfrica : couverture de la 20e Semaine du numérique, novembre 2025
- leFaso.net et Pravda Burkina, travaux de CITADEL sur le mooré (LoResLM 2026, école d’été, hackathon « Rẹ̃esa »), avril et juin 2026
- burkimbia.com, présentation de la plateforme BurkimbIA
- Jeune Afrique, innovafrica.org, LinkedIn La Fabrique : historique des incubateurs OuagaLab, La Fabrique, Beoogo Lab
