Envoyer de l’argent depuis un compte Orange Money vers un compte Moov, ou d’un portefeuille mobile vers un compte bancaire : l’opération paraît simple, mais elle reste souvent compliquée et coûteuse en Afrique de l’Ouest. C’est tout l’enjeu de l’interopérabilité, le chantier qui pourrait faire passer le mobile money à l’étape supérieure dans la zone UEMOA.
Le problème des silos
Le mobile money s’est développé en ordre dispersé. Chaque opérateur a bâti son propre système, fermé sur lui-même. Résultat : un client d’un service peine à envoyer de l’argent vers un autre, ou doit payer des frais élevés pour le faire. Pour l’utilisateur, cela revient à jongler entre plusieurs portefeuilles. Pour l’économie, c’est un frein à la circulation de l’argent et au commerce.
L’interopérabilité consiste précisément à faire tomber ces murs : permettre à n’importe quel compte, mobile ou bancaire, d’échanger avec n’importe quel autre, de façon fluide et à moindre coût.
Un terrain favorable : la monnaie unique
La zone UEMOA dispose d’un atout rare : huit pays (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo) partagent une même monnaie, le franc CFA, et une même banque centrale, la BCEAO. Cette intégration monétaire crée un cadre naturel pour des paiements régionaux. Là où d’autres régions doivent composer avec des devises multiples, l’Afrique de l’Ouest francophone peut viser un espace de paiement unifié.
Le rôle de la BCEAO et de GIM-UEMOA
La BCEAO a fait de l’interopérabilité des services financiers numériques une priorité. L’objectif : connecter banques, émetteurs de monnaie électronique, fintechs et institutions de microfinance sur une infrastructure commune, afin qu’un transfert traverse les frontières des opérateurs sans friction. Le Groupement interbancaire monétaire de l’UEMOA (GIM-UEMOA), déjà chargé de l’interopérabilité des cartes et des distributeurs, joue un rôle pivot dans cette intégration. L’idée est de bâtir un commutateur régional auquel tous les acteurs se raccordent.
Ce que l’interopérabilité changerait
Les bénéfices seraient nombreux. Pour les usagers, des transferts moins chers et instantanés, quel que soit l’opérateur du destinataire. Pour les commerçants, un encaissement simplifié, accessible à tous les clients. Pour la région, une circulation plus fluide de l’argent entre les huit pays, un soutien au commerce transfrontalier et un nouvel élan pour l’inclusion financière. La concurrence elle-même y gagnerait, comme l’a montré l’arrivée d’acteurs à bas coûts, sujet que nous abordons dans notre analyse du trio Wave, M-Pesa et Orange Money.
Les obstacles à lever
Le chantier n’est pas seulement technique. Les opérateurs en place n’ont pas toujours intérêt à ouvrir leurs systèmes, car les frais de transfert représentent une source de revenus. Il faut donc aligner les intérêts commerciaux, définir des standards techniques communs, organiser la gouvernance de la plateforme et garantir la sécurité contre la fraude. L’adoption, enfin, doit suivre, côté utilisateurs comme côté marchands. Ces tensions rejoignent les défis plus larges que nous avons détaillés à propos des fintechs africaines.
L’interopérabilité ne fera pas la une, mais elle conditionne l’avenir du mobile money en Afrique de l’Ouest. Une fois les portefeuilles connectés entre eux, le paiement mobile cessera d’être une collection de services isolés pour devenir un système financier régional intégré. Pour replacer ce chantier dans l’ensemble, voir notre guide sur la fintech et les paiements mobiles en Afrique.
